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30/08/2020

VIEUX & VIEILLES

« ⌈...⌉ La manière dont les Ehpad se sont retrouvés démunis face à l'épidémie de Covid-19 nous renvoie avec violence à la manière dont on tente de rendre nos anciens invisibles. Lorsqu'on regarde notre rapport actuel au très grand âge, ce qui ressort avant tout, c'est qu'il convient de cacher les vieux. Parce que les voir nous fait peur. En les rendant invisibles, on rend inexistante notre propre vieillesse, qui arrivera bien assez tôt. Alors on les cache, derrière les murs d'un Ehpad démuni de moyens.

⌈...⌉ Si nous voulons inventer pour demain un autre rapport à la vieillesse, il faut commencer par essayer de considérer les vieux non pas à travers ce qu'ils ont perdu, mais à travers ce qui leur reste. De même, chacun d'entre nous peut regarder sa propre vieillesse de deux manières contradictoires, complémentaires – Edgar Morin dirait : "paradoxales". Ma vieillesse, c'est cette période de ma vie qui me rapproche de ma mort, mais c'est aussi celle qui me sépare encore de ma mort.

⌈...⌉ Avant tout, c'est le regard que nous portons sur les vieux qui doit se transformer. Être vieux n'est en soi ni un défaut, ni une maladie, ni un délit... Demain, je serai un peu plus vieux, et j'aurai peut-être besoin d'être "soutenu" à domicile et non "maintenu" à domicile ! J'aurai besoin d'être "pris en considération", non pas "pris en charge" – je ne suis pas une charge ! J'aurai besoin que l'on "veille" sur moi, pas que l'on me "surveille"... Ça n'a l'air de rien, mais ces mots parlent bien du nécessaire changement de regard qu'il faut opérer sur la vieillesse. C'est à cette condition que les vieux pourront être considérés non comme des objets de soin, mais comme des sujets de droit. Rencontrant des difficultés et des problèmes, mais restant jusqu'au terme de leur existence hommes et femmes. Citoyens à part entière. »

 

Extraits d'un entretien in Le Monde,
n° 23504, 4 août 2020, p. 24.
Michel Billé, sociologue :
« Quand le Covid-19 sera derrière nous,
je crains qu'on oublie à nouveau les vieux ».
Propos recueillis par Catherine Vincent.

17:52 Publié dans Blog, Presse, Vieilles peaux | Lien permanent

14/08/2020

AMER CONSTAT AU MASCULIN

« L’été suivant mon cinquante-sixième anniversaire, je m’aperçus soudain que mon corps avait changé. […] J’avais nagé, moi aussi, et j’étais assis au bord de l’eau, dans mon caleçon de bain noir. En baissant les yeux sur moi-même, je découvris que mes orteils étaient déformés et osseux. Une longue varice était apparue sur ma jambe gauche et la toison clairsemée de mon torse avait blanchi. Mes épaules et mon buste me semblaient étrangement diminués et ma peau, pâle par nature, était devenue rose et  rêche. Mais ce qui m’étonna le plus, ce furent les bourrelets de graisse mous et blafards qui s’étaient installés autour de ma taille. J’avais toujours été svelte et, si j’avais bien remarqué que mon pantalon me serrait de façon suspecte lorsque je le fermais le matin, je ne m’en étais pas spécialement inquiété. La vérité, c’est que je m’étais perdu de vue. Je m’étais baladé avec une image de moi-même tout à fait obsolète. Après tout, quand était-ce que je me voyais réellement ? Quand je me rasais, je ne regardais que mon visage. De temps à autre, en ville, j’apercevais mon reflet en passant devant une vitrine ou une porte en verre. Sous la douche, je me récurais sans étudier mes défauts. J’étais devenu anachronique à mes propres yeux. Quand je demandai à Erica pourquoi elle ne m’avait pas signalé de si déplaisants changements, elle me pinça la chair près de la taille et déclara : « Ne t’en fais pas, mon cœur. Je t’aime vieux et gras. » Pendant quelque temps, j’entretins l’espoir d’une métamorphose. J’achetai des haltères à l’occasion d’une sortie à Manchester et je tentai de manger plus de brocolis et moins du rosbif que je trouvais dans mon assiette, mais la résolution me manqua bientôt. Je n’avais pas assez de vanité pour endurer les privations. »

 

Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais, (Actes Sud, 2003),
Babel, 2013, pp. 143-144.

 

Les lectures de Roberte Roberte. OK, le livre est écrit par une femme.
(Rediffusion.)

16:46 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent

08/07/2020

RETOUR SUR UN MÉTIER D'AVENIR

« JEUNE FILLE : Mais, un jour, je me suis renseignée à notre syndicat et j’ai vu qu’il rentrait tout à fait dans nos attributions normales de faire la plupart des choses que nous faisons. C’était il y a deux ans. Je peux bien vous le dire, au fond, nous avons parfois dans notre travail à nous occuper de très vieilles femmes de parfois quatre-vingt-deux ans, et qui pèsent jusqu’à quatre-vingt-douze kilos, et qui n’ont plus leur raison, et qui font leurs besoins dans leurs robes à toute heure du jour et de la nuit et dont personne ne veut plus entendre parler. C’est si pénible que, oui, je l’avoue, il nous arrive parfois d’aller jusqu’au syndicat. Et il se trouve que ces choses ne sont pas interdites, qu’on n’y a même pas pensé. D’ailleurs, même si on y avait pensé, vous savez bien, monsieur, qu’il s’en trouverait toujours parmi nous pour accepter de faire n’importe quel travail, qu’il y en aurait toujours pour accepter de faire ce que nous refuserions de faire, qu’il s’en trouverait toujours qui ne pourraient faire autrement que d’accepter de faire ce que tout le monde aurait honte de faire. »

 

Marguerite Duras, Œuvres complètes,
Vol. II, Bibliothèque de la Pléiade, NRF.
Le Square, trois tableaux, 1961.
Deuxième tableau, p. 478.

Les lectures de Roberte Roberte.
(Rediffusion.)

 

17:50 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent