Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/04/2018

AU CAFÉ AVEC DIEU

« Mais il y avait aussi un conflit permanent : quand j’étais enfant, Jérusalem était une ville mixte. On y trouvait des quartiers arabes, juifs, arméniens, allemands, la colonie américaine, une communauté grecque – c’était l’une des petites cités les plus cosmopolites du monde. En fait, plus qu’une ville, c’était une mosaïque de faubourgs dont un champ ou des terrains vagues délimitaient les frontières. On y priait différemment, on y parlait différemment et on s’y habillait différemment. Et pourtant la communication passait. Dans les années 1940, il y avait certes des tensions mais pas de violence. On considérait autrui comme quantité négligeable. Mais tout le monde partageait la même fièvre messianique secrète. Chacun pensait détenir le véritable héritage de Jérusalem, la vraie religion, la foi authentique. Chacun pensait que Jérusalem lui appartenait et y tolérait à peine la présence des autres. Alors, naturellement, le délire religieux, les crispations interconfessionnelles étaient tels que, à moins de devenir fou, on acquérait un grand sens de l’humour, on apprenait à relativiser, à comprendre que tout le monde avait son histoire qui n’était pas moins valable ni convaincante qu’une autre.

Je me rappelle une blague où l’un des protagonistes est assis dans un café, à Jérusalem – évidemment – à côté d’un vieil homme. Ils engagent la conversation. Il s’avère que le vieillard est Dieu Lui-même. Très bien. D’abord récalcitrant, son interlocuteur finit par se rendre à l’évidence. Il a une question, une question qui ne souffre aucun délai, bien entendu. « Mon cher Dieu, auriez-vous l’amabilité de me dire, une bonne fois pour toutes, qui possède la vraie foi ? Les catholiques romains, les protestants, ou alors les juifs, ou bien encore les musulmans ? Répondez-moi, je vous en prie. » Et Dieu : « À dire vrai, mon fils, je ne suis pas religieux, je ne l’ai jamais été, et la religion ne m’intéresse guère. »

 

Amos Oz, Comment guérir un fanatique,
traduit de l’anglais par Sylvie Cohen,
éditions Arcades, Gallimard, 2008, pp. 16-17,
transcriptions de trois conférences prononcées
en anglais à Tübingen (Allemagne) en janvier 2002.
Premier texte, « Se glisser dans la peau de l’autre ».

(Rediffusion).

 

09:42 Publié dans Actualité, Blog, Lecture, Religion | Lien permanent

01/04/2018

INMOURU

Causette.jpg

© photo de couverture de Causette, n° 22,
mars 2012. Photographe Christophe Meireis,
Modèle : Marie Gutierrez & Not' Président Salengro.

10:49 Publié dans Blog, Lecture, Presse | Lien permanent

27/03/2018

LA SALLE D'ATTENTE

ROGER MARTIN DU GARD
À ALBERT CAMUS 

 

Bellême, 22 juillet 1953

« Cher ami,

[…]

Je pensais faire un séjour à Paris à la fin de juin et je me proposais de vous faire signe. Mais j’ai été retenu ici, plus ou moins allongé, pour ménager ma vieille jambe de phlébitique qui menaçait de faire des siennes. Partie remise… Je m’en veux de me résigner si difficilement à vieillir. Mais la volonté s’use avec le reste, et n’a plus guère de prise sur ce malaise de l’âme, sur ce morne détachement dont je souffre depuis ces derniers mois. Rien à faire contre cette constante impression d’être hors de jeu, ce très profond (et presque tendre) sentiment que « tout ça ne me concerne plus »… Le sentiment qu’on peut avoir dans la salle d’attente, billet pris, bagages bondés, en attendant le train qui va nous emmener pour toujours, lorsque les gens de la ville qu’on quitte viennent vous entretenir de leurs petites affaires. On répond, on sourit, on se prête à la conversation avec une amicale sympathie ; mais « ça ne vous concerne plus »…

Ne vous moquez pas. Hier, moi aussi, pareil langage de vieillard – surtout chez un vieillard relativement bien portant – m’aurait indigné. Il faut déjà être assis dans la salle d’attente, pour comprendre… […]. » 

 

Albert Camus, Roger Martin du Gard,
Correspondance 1944 – 1958,
Édition établie, présentée et annotée
par Claude Sicard, NRF, Gallimard, 2013,
extrait de la lettre 25, pp. 91-92.

(Rediffusion.)

10:05 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent