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12/01/2019

DES TÊTES TOUTES MARRANTES

« Ils se promènent en ville, elle l'accompagne acheter une veste. Dans des magasins qui la mettent mal à l'aise jusqu'à l'attaque de panique. […].
Les prix affichés en vitrine ressemblent à une mauvaise blague. Tout ici est comme si elle et tous ceux qu'elle connaît n'étaient rien*, pas en train de couler à pic, ils font comme si de rien n'était parce qu'ils en ont les moyens. Et elle, en face, son RMI, ses potes crasseux, ses meubles Ikéa qu'ils sont déjà contents de pouvoir se payer puisque ça veut dire qu'ils ont un appartement, leurs petits arrangements et mille façons de survivre, elle sent son univers entier écrasé par l'arrogance de ces vitrines, ces tarifs et ces gens − les vieilles se font refaire le visage et attrapent des têtes toutes marrantes. Elle aimerait le prendre à la rigolade. Ils marchent tous très droits, convaincus de leur importance. »

Virginie Despentes,
By Bye Blondie, 2006,
Édition 17 − mars 2018,
Le Livre de Poche, pp. 176-177.


Les lectures de Roberte Roberte.
*Le "rien", c'est moi qui souligne, ça devrait dire quelque chose au lecteur ou à la lectrice.
Sinon, voir dans ce blog
"De tout et de rien", 13 juillet 2017.

(Rediffusion.)

06/01/2019

"LE PIÈGE DE LA VIE"

"Nous partons de chez nous non seulement pour nous faire une place, mais aussi pour ne pas voir nos aînés s'essouffler. Nous ne voulons pas voir les conséquences de leur nature et de leurs histoires qui les rattrapent et qui les frappent, le piège de la vie qui se referme. Les pieds d'argile nous handicaperont à notre tour. Les bleus de la vie nous démystifient tous. La terre s'ouvre. Elle peut attendre. Elle a tout son temps."

 

Salman Rushdie,
La terre sous ses pieds,
10/18, domaine étranger,
p. 216.

Les lectures de Roberte Roberte.
(Rediffusion).

18:06 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent

07/11/2018

LES OREILLES ROUGES

« Je ne comprends peut-être pas les jeunes d'aujourd'hui. J'aimerais leur parler et leur demander comment cela se passe pour eux et pour leurs amis – mais une timidité m'en empêche. Et peut-être ne comprenais-je même pas les jeunes quand j'étais jeune. Cela pourrait être vrai aussi.

Mais, au cas où vous vous poseriez la question, je n'envie pas les jeunes. Au temps de ma rage et de mon insolence adolescentes, je me demandais : À quoi servent les vieux, sinon à envier les jeunes? Cela me semblait constituer leur principale et ultime raison d'être avant l'extinction. J'allais retrouver Susan un après-midi, à pied, et je suis arrivé au passage pour piétons du Village. Une voiture approchait, mais, avec la hâte bien normale d'un amoureux, j'ai avancé pour traverser. Le conducteur a freiné, plus brusquement qu'il n'en avait à l'évidence eu l'intention, et a klaxonné furieusement. Alors j'ai stoppé net là où j'étais, juste devant le capot de la voiture, et j'ai fixé le type des yeux. Je reconnais que j'étais peut-être agaçant à voir. Cheveux longs, jean pourpre, et jeune − bougrement, foutrement jeune. L'homme a baissé sa vitre et s'est mis à m'engueuler. Je suis allé tranquillement vers lui, en souriant, et tout prêt à la confrontation. Il était vieux – bougrement, foutrement vieux, avec ces stupides oreilles rouges de vieux. Vous connaissez ce genre d'oreille, toute charnue, avec des poils dedans et dehors ? Des poils épais et raides à l'intérieur, fins et pelucheux à l'extérieur.

"Vous serez mort avant moi ! " lui ai-je dit avant de m'éloigner, d'une allure aussi irritante que possible. »

Julian Barnes, La seule histoire, roman,
traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin,
Mercure de France, bibliothèque étrangère, pp. 32-33.

Les lectures de Roberte Roberte.
(On retrouve les "oreilles rouges" à la page 255 du livre.
Mais je ne vais pas tout vous dire : lisez-le !!!).

10:56 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent