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15/05/2018

AUX BIEN PORTANTS

« Les patients se taisent souvent face aux impatients. Je les comprends, et je me tais également ; mais il me semble que nous avons tort. Il serait préférable de mettre la tête des autres dans ce qu'ils ne peuvent ou ne veulent ni voir, ni savoir, ni imaginer. Il faudrait le faire régulièrement, concrètement, doucement, froidement, au risque de passer pour un être désagréable, rabâcheur, complaisant, agressif, plaintif, douillet – un être qui rend sourd. Il faudrait d'autant plus le faire que ceux qui écoutent ne comprennent, au mieux, que le tiers de ce qu'ils entendent – quand ils sont de bonne volonté : les mots communiquent mal aux bien portants un travail du corps qui les inquiète et auquel, pour la plupart, ils sont étrangers ; les mots ne semblent pas venir du corps qu'ils cherchent à décrire, et ils n'ont aucune chance de le rejoindre si le patient n'insiste pas. La pudeur, l'orgueil, le stoïcisme ? Autant de vertus célébrées que je crois avoir suffisamment pratiquées pour en sentir les limites, l'ambiguïté, et à quel point elles permettent au monde d'oublier la souffrance de ceux qu'au prix de leur silence il prétend respecter. Proust a été malade une grande partie de sa vie et c'est peut-être pour ça, non sans comique de situation, qu'il n'a vu partout que faux semblants, solitude, attitudes et malentendus. La maladie n'est pas une métaphore ; elle est la vie même.»

Philippe Lançon, Le Lambeau,
Éd. Gallimard, 2018, pp. 413-414.

Les lectures de Roberte Roberte.

09:49 Publié dans Blog, Lecture | Lien permanent

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