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26/01/2016

LA BELLE KATHARINE

Mercredi 29 juin (1932)

 "La pièce était une pièce fort somptueuse ; un large escalier y conduisait ; un vaste hall. J’étais en avance. « Quel splendide bonheur-du-jour », ai-je dit pour cacher ma nervosité en présence de cette vieille femme de ménage en robe collante et bas noirs. Toute sa chevelure avait rétréci. Elle offrait le visage durci, ridé, tiré d’une femme très malheureuse. Oui, dans cette lumière elle me paraissait terrible. Où avait disparu la belle Katharine*, celle qui marchait à grands pas ; qui avait de fermes joues roses, qui était catégorique, magistrale, maîtresse d’elle-même jusque dans la profonde tranchée de son malheur ? Dieu du ciel, quel dommage nous inflige la vie ! Après avoir remplacé cette fougueuse jeunesse par cet air presque intolérable de souffrance : un air rechigné ; un air usé jusqu’à la corde ; l’air affreux de la pauvresse. À force d’ajustements, en regardant les yeux mi-clos, je suis parvenue, à mesure que la soirée passait et que la lumière s’estompait, à reconstituer une certaine beauté ; ses yeux petits, mais pénétrants, ses gestes (ils restent libres et vifs bien que restreints par des bras nus et par une affreuse robe collante, noir et bleu). Ce qui est beau, c’est qu’elle ne cache rien, qu’elle n’a plus rien à perdre, qu’elle a été essorée et calandrée au point d’en perdre toute douceur et sensibilité.

Son visage est pâle aussi ; pourtant elle a présidé sa table (la sienne et celle de Follett) avec sa maîtrise de jadis ; mais comme si rien ne lui donnait le moindre plaisir. Elle ne s’est jamais détendue. N’a jamais, de toute la soirée, perdu son air de souffrance. Durcir, émousser, épaissir, voilà le pire dommage que la vieillesse […] puisse infliger. […] Dans ma consternation à la vue de Katharine, n'entrait-il pas le sentiment que j'ai cet aspect-là, moi aussi ? Peut-être. Et puis, L.** est arrivé, en complet gris et cravate bleue, bronzé par le soleil ; et j'ai senti que nous sommes encore vigoureux et jeunes. Alors nous avons embrassé Katharine, la vieille femme, sur le seuil. […]"

 

*Dame Catherine Furse (1875-1952)
** Léonard Woolf 

Virginia Woolf, Journal, Tome 5,
Traduit de l'anglais par Colette-Marie Huet,
Nouveau Cabinet Cosmopolite, Stock, 1986, pp. 186-187 

 

15:12 Publié dans Blog, Lecture, Vieilles peaux | Lien permanent

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