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06/11/2011

RIEN NE S'OPPOSE À LA NUIT

« De nos jours, il n’est plus guère possible de rédiger de grands récits de cas. Depuis plus de trente ans, en effet, les romanciers ont investi de façon massive la technique de la cure, soit parce qu’ils s’y sont confrontés en tant que patients, soit parce qu’ils ont supplanté les psychanalystes en devenant les narrateurs de leur ego-histoire. L’autofiction, qui valorise une narration « affranchie des censures intérieures (1) » tout en se fondant sur le principe d’une adéquation entre narrateur, auteur et héros, s’est ainsi substituée au formalisme descriptif issu du Nouveau Roman (2), dénué d’intrigue, de subjectivité et de psychologie, au point que chaque œuvre romanesque ressemble désormais à une histoire de cas.

L’auteur ne se pliant plus, désormais, aux règles d’une esthétisation susceptible de transformer une réalité en un récit distancié de l’affect* – dans la droite ligne de l’héritage de Marcel Proust, Philip Roth ou Serge Doubrovsky –, le procédé contemporain de l’autofiction a fini par réduire la littérature à la mise en spectacle d’une prétendue authenticité, du sexe et de l’émotion : une sorte d’autobiographie permettant à un auteur de se prendre pour le clinicien de sa propre pathologie.

 

1. En 1977, l’écrivain Serge Doubrovsky a créé ce néologisme dans son roman Fils (Paris, Galilée), pour désigner un genre littéraire qui se définit par un pacte associant deux types de narrations : autobiographie et fiction. Il s’agit donc d’un croisement entre un récit réel de la vie de l’auteur et un récit fictif explorant une expérience vécue par celui-ci.

2. Terme employé à partir de 1957 pour décrire une école littéraire : Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon.  »

*Mis par moi en italique.

Élisabeth Roudinesco,
Lacan, envers et contre tout,

Éd. du Seuil, septembre 2011, pp. 57-58.

 

Comme beaucoup de gens, semble-t-il, j’ai lu l’ouvrage de Delphine de Vigan : Rien ne s’oppose à la nuit, Éd. Lattès, août 2011. Je l’ai « dévoré », plutôt, comme on dit de ces livres dont on ne se sépare pas avant que l’issue nous en sépare.

En général, je suis désemparée d’être parvenue si rapidement à la fin et même un peu triste. Là, ce fut tout à fait différent : j’ai ressenti pendant plusieurs jours un profond malaise qu’il m’a bien fallu rattacher à cette lecture. J’ai été vérifier que la couverture indiquait bien ce mot : « Roman » et cela m’a laissée encore plus perplexe.

Un roman ne fait-il pas appel à l’imagination ? Et si imagination il y a, est-ce celle des protagonistes qui ont chacun leur version de tel ou tel événement ?

J’ai consulté les critiques dans la Toile et noté qu’il y avait un réel phénomène d’identification : les lecteurs aimeraient-ils ce roman parce que, « quelque part, il restitue ce qu'ils ont vécu » ou ce qu'ils vivent, ou ce qu'ils sont ?

L’écriture en est belle et simple, rien à redire sur ce plan. Alors, peut-être ai-je étouffé, enfermée avec cette famille quasiment autarcique, les contextes social et historique étant à peine évoqués. Et puis, cette investigation intrusive dans la « Cruauté de l’intime »*, « affranchie » en effet « des censures intérieures » (quelles que soient les précautions dont s'entoure l’auteur) a quelque chose de violent.

 

Après que seront ouvertes toutes les boîtes de Pandore que restera-t-il de la condition humaine ? Pas même « Un misérable petit tas de secrets ».

 

*Titre d’un ouvrage de Dolorès Lyotard,
Cruauté de l’intime,
Septentrion, Presses universitaires, 2003.

Roberte Roberte.

12:14 Publié dans Blog, Lecture | Lien permanent

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